Les Fleurs du Mal

Bonne lecture !

J'ai rencontré Amah dans une boîte de nuit de la capitale abidjanaise la nuit de l'anniversaire d'un ami. À cette époque, j'étais encore un jeune étudiant paumé, reclus dans sa chambre estudiantine à la faculté, qui ne pouvait prétendre avoir une quelconque vie sociale et qui se laissait assez facilement mener par ses copains lorsqu'il s'aventurait sur des sentiers inconnus. Fébrile, je me cantonnais aux bras de Bohousso, mon voisin de chambre. Il a toujours été un fêtard, un garçon extravagant et un homme à femmes, soit le parfait stéréotype de l’étudiant génial et beau gosse courtisé par les filles. Le jeune homme se mit à s'agiter sur la piste de danse en m'oubliant. Moi, intimidé par tout ce raffut, je m'assis sur un siège à l'écart, et c'est à cet instant que mon regard se posa sur elle. Tout comme moi, elle semblait perdue, entraînée par ses amies contre, selon toute vraisemblance, sa volonté. L'on aurait dit qu'elle se reposait loin des bruits dans son monde à elle quand ses copines l'en sortirent de force. Vêtue d'une simple robe bleue et de sandales, visiblement, l'on comprenait qu'elle ne s'était pas préparée à venir. Cela pourrait sembler mensonger, mais comme dans les romans, nos regards se croisèrent, et j'y lus la détresse d'une fille qui aimerait s'enfuir. Des minutes plus tard, je m'isolai aux toilettes un moment. C'est que j'avais besoin de m'éloigner de l'alcool, de la musique assourdissante et de ces jeunes qui, me sentant à mes premières heures dans ce lieu, ne manquaient pas d'occasion d'en rire. Lorsque je sortis, je fus face à elle. Amah ne notifia même pas ma présence ; elle quitta rapidement la discothèque.

 

Nous nous revîmes deux jours plus tard, alors que je flânais dans la cité universitaire, et c'est là que je me rendis compte que je l'avais déjà aperçue au détour d'un ou plusieurs bâtiments, sans vraiment lui accorder de l'attention. Elle m'approcha en premier en commençant la conversation de manière amicale, me demandant si j'étais bien le jeune homme qu'elle avait vu ce soir-là. Je lui répondis que oui, et alors, elle m'expliqua les circonstances dans lesquelles ses copines l'avaient appâtée, nous nous échangeâmes les numéros, devinrent amis, et je découvris de nouvelles facettes d'elle, étranges et fascinantes. Puis notre amitié franchit ses limites. Cela devint de plus en plus profond de mon côté, je me surprenais à penser, rêvasser à elle et tenir d'une importance capitale tout ce qu'elle désirait ou disait. J'avais l'envie de la protéger, de la faire sourire, mais d'être aussi plus proche d'elle. Pourtant, je refusais de me dire "amoureux".

 

Un soir de pure catastrophe — c'est-à-dire un enchevêtrement de poisses toute la journée, alors que nous étions sortis nous promener dans la ville, il se mit à pleuvoir des cordes. Amah saisit l'opportunité pour m'inviter chez elle, un appartement qu'elle partageait avec son frère toujours en expédition et sa cousine. Cette dernière, m'avait-elle informé, ne serait pas présent ce week-end. Tout au début restait respectable. Nous avions acheté de quoi nous nourrir, elle m'avait offert une bouteille de bière — ce n'était pas parce que je ne sortais pas tant que ça que je ne trouvais pas de vertus à la bonne Bock*— et nous avions discuté de tout et de rien, avant qu'elle ne m'informe qu'elle allait se changer en tenue de nuit et revenir. Quelle ne fut alors ma surprise lorsqu'elle éteint les lumières et alluma la veilleuse rosée du salon, et apparût devant moi vêtue d'une sublime robe à moitié diaphane et or. Je retrouvai là cette description de la femme noire, africaine et sensuelle. Sur sa peau foncée, les délicats passements de la dentelle sur ses bras, son ventre, ses cuisses créaient un tableau simple, beau et ensorcelant lorsqu'ils bougeaient de par sa gestuelle qu'elle faisait gracieuse. Sa tenue sublimait ses formes qui lui conféraient une silhouette de guitare. Elle se passa une main dans les cheveux crépus en riant, feignant l'innocence, mais je voyais clairement l'idée qu'elle avait entretenue, et je la laissai m'emporter, m'embarquer dans ce monde illusoire et éphémère qu'était le plaisir, et ce soir avec elle fut l'un des plus surprenants. Après cela, Amah ne quitta plus mon esprit.

Je ne la voyais plus de la même manière sous ses larges tee-shirts ou ses jupes de la vielle école. Le tambourinement timide de mon cœur se montrait désormais vif, et je commençais à comprendre que je ressentais sûrement quelque chose pour elle. Je voyais désormais qu'elle ne me plaisait pas seulement, mais qu'elle déclenchait plutôt en moi une nuée d'émotions contradictoires. Amah ne m'a pas une seule fois parlé de la nuit. Mais moi, je voulais ressentir ses effets sur moi et lui dire que oui, je l'aimais, que je n'étais pas un homme qui se met avec des filles juste pour un soir, que ma morale ne me permettait pas de faire de simples coups pareils, que pour moi, c'était le sexe pour l'amour, l'amour pour le sexe, et non le sexe pour le sexe, et que si j'avais accepté, ce n'était pas seulement pour cette allure divine qu'elle avait, mais parce que je me permettais d'aller si loin. Alors je lui dis tout quand elle m'appela pour solliciter mon aide dans un cours qu'elle n'avait pas compris. Étonnamment, elle ne sembla ni ravie, ni déçue ; elle flottait entre deux eaux. Puis, de manière très sèche, elle me dit « On ne pourra jamais être ensemble. Je suis désolée, mais je ne peux pas. » et elle me priva de sa présence.

Avec du recul, je me rends compte de la supercherie. Son but était de me prendre entre les mailles de son filet, de me rendre fou d'elle, et d'ensuite me délaisser pour me faire suffisamment de mal. Mais, pourquoi ? La réponse ne tarda pas. Ah ma tête ! J'avais une mémoire de poisson. Je ne m'étais pas rendu compte qu'Amah était l'adolescente de première, au lycée, avec qui j'avais joué à l'amoureux, avant de l'abandonner juste "parce que je ne me sentais plus avec elle" et plus précisément parce que j'avais eu ce que je voulais, un certain contact physique, pour honorer mes engagements auprès d'amis peu recommandables que j'avais à cette époque-là. C'était d'ailleurs après cet épisode que j'avais réformé la plupart de mes règles de conduite.

Comment la reconnaître, elle qui avait tant changé, autant au plan physique que mental ? Son physique s'était développé, elle arborait une nouvelle coiffure, portait des lunettes... Le temps l'avait juste effacée de ma mémoire.

 

Amah m'avait rendu la monnaie de ma pièce. Amah était comme une rose. Après l'avoir coupée et fait du mal, elle m'avait enivré avec son doux parfum floral et m'avait fait perdre la tête, avant que, abandonné à ses ordres, je ne m'entaille avec ses ronces. Et il en existait beaucoup, de ces femmes et filles, prêtes à tout pour leur honneur, et nous les hommes, déchus, nous les appelions les Fleurs du Mal.






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