La rancœur d'Eva

 



Quand Eva se trouvait en classe de 4ème, une fille qu'elle considérait comme sa meilleure amie lui avait fait un horrible coup de trahison.

Elle avait colporté des rumeurs à son sujet et avait partagé son ultime secret : ses sentiments pour Alex, un garçon de sa classe.

Au début, Eva entendait dans les couloirs qu'elle serait une voleuse qui n'hésitait pas à dérober des objets ou à piquer de l'argent dans le porte-monnaie de sa mère. Mais un jour, cette histoire prit une plus grande proportion. On l'accusa d'avoir volé une partie des recettes de l'association "Digital for Her" lors d'une fête organisée par l'école. Des élèves membres de "Digital for Her" - dont elle-même - commercialisaient des boissons rafraîchissantes dans le but de financer leurs activités. Eva ne s'occupait même pas des caisses ; une autre tâche la tenait occupée aux glacières.

A la fin de la journée, plusieurs billets manquaient, et Edi - l'une des caissières - accusa impunément Eva.

"Je crois l'avoir vue, s'écria l'adolescente. Elle tournait autour des caisses, c'est forcément elle !"

Mme Elisabeth, la gestionnaire, décida d'effectuer une fouille.

Lorsque l'homme chargé d'inspecter le sac d'Eva en retira les billets de banque, elle se sentit défaillir.

"Je n'ai pas volé cet argent", dit-elle avec conviction, même si l'effroi la gagnait.

On la convoqua en conseil de discipline, puis elle fût renvoyée chez elle pour deux jours. A son retour au collège, elle constata que cet incident renforçait sa mauvaise image auprès des autres et se sentit très vite isolée et extrêmement triste… Eva se faisait traiter comme de la vermine mais ne cessait de clamer son innocence, bien que personne ne l'écoutait.

Pendant deux mois, il en fût ainsi, jusqu'au jour où un évènement bascula le cours des choses.

La vidéo récapitulative de l'évènement fut diffusée dans l'amphithéâtre, et tous les élèves furent mandatés d'aller la visionner.

Sur l'une des scènes, Corinne, la vice-présidente de Digital for Her, présentait le stand en se tenant à une certaine distance. Dans l'arrière-plan, l'on pouvait voir Hermine, une autre recrue de l'association, farfouiller au niveau des caisses. Elle jetait des coups d'œil furtifs comme si elle ne souhaitait pas être aperçue, finit sa besogne, et disparût en cachant quelque chose dans sa poche. L'interview fût assez longue pour que tout le monde puisse la voir agir.


Eva sentit un premier poids quitter ses épaules. Cette vidéo pourrait être une preuve de son innocence. D'ailleurs, elle ne tarda pas à être blanchie. Grâce à un interrogatoire musclé, Mme Elisabeth put avoir toute la vérité… Hermine avait pris l'argent et s'était occupée de le mettre dans le sac de la pauvre Eva, en échange d'un service que lui rendrait… Alice… l'ancienne meilleure amie d'Eva. 


Deux émotions traversèrent la collégienne ; le soulagement de pouvoir reprendre une vie normale et de recouvrer sa dignité, ainsi que le dégoût envers celle qui occupait une place importante dans son cœur.


Les années passèrent, et Eva gardait une colère viscérale contre Alice. Elle ne pouvait s'empêcher de "tchiper" ou d'insulter celle qui fût son amie dans son cœur lorsque ses idées allaient vers elle. Parfois, elle la voyait sur Facebook, et une boule de chaleur lui montait au cœur. Une envie irrépressible de lui faire payer tout le mal qu'elle lui avait fait. Le besoin de lui porter un coup si bas que cette jeune femme se souviendrait d'elle. L'envie de lui asséner un coup de poing.


Même lorsqu’on lui parlait d'Alice, Eva sentait la haine en elle.

La jeune femme se disait qu'elle ne pourrait jamais, au grand jamais, lui pardonner. Cependant… cette rancœur ne lui faisait pas du bien. Au contraire, elle se voyait accorder trop d’importance à une personne qui n’en était pas digne, et elle se sentait animée d’une haine qui paraissait lui brûler de l’intérieur. Un feu qui ne s’éteignait jamais et qui n’atteignait pas celle qui en aurait dû être la proie. Alice donnait l’impression de vivre sa meilleure vie, tandis qu’Eva souffrait encore de ses ressentiments.


Jusqu'au jour où…


"Que toute amertume, toute animosité, toute colère, toute clameur, toute calomnie, et toute espèce de méchanceté, disparaissent du milieu de vous. Soyez bons les uns envers les autres, compatissants, vous pardonnant réciproquement, comme Dieu vous a pardonné en Christ." Éphésiens 4:31-32


Eva lisait distraitement sa Bible, lorsqu'elle tomba sur ce verset. Instinctivement, elle s'y focalisa et le relut plusieurs fois. Puis, naturellement, elle le comprit, sans même exercer d'effort.


"Le pardon libère", se dit-elle. Ce verset ne paraissait pas le dire directement, mais le message semblait clair pour elle. "Pardonner Alice me permettra de garder ma bonne humeur et ma joie, même si je la vois, et même si j'entends parler d'elle. Elle aura moins d'emprise sur moi. C'est vrai… je ne peux pas la laisser continuer d'avoir un impact sur ma quiétude, surtout après ce qu'elle m'a fait. Pardonner, ce n'est pas la voir et lui faire un câlin. Pardonner, c'est la revoir et être indifférente, garder mon calme et ne pas me faire troubler à la simple évocation de son nom."

"Je n'ai pas besoin de faire des efforts. Je prierai, et je demanderai à Dieu de m'aider à lui pardonner, de m'aider à me défaire d'elle et à avancer".


"C'est Lui [Le Seigneur] qui guérit les cœurs brisés et panse leurs blessures." - Esaïe 147:3


Deux années entières passèrent et un jour, Eva entra dans un café afin de s'acheter un sandwich pour sa pause de midi. Une réunion importante allait avoir lieu avec le Directeur général d'une entreprise partenaire ; elle ne devait donc accuser aucun retard.

Dès qu'elle régla la note et se retourna, Eva se retrouva nez à nez avec Alice, son ancienne copine - et sa hantise.

Elles se saluèrent brièvement et se séparèrent. Cependant, durant cette poignée de secondes, Eva eût le sentiment que cette dernière fuyait son regard.

En marchant vers les locaux de son entreprise, la jeune femme réalisa qu'elle se sentait tout à fait calme et apaisée. "Cela n'aurait pas été le cas des années plutôt", songea-t-elle. La prière qu’elle avait faite des années plus tôt lui revint alors à l’esprit, et un sourire marqué se dessina sur son visage.


"Je t'ai pardonnée, alors je suis libre."

Commentaires