Le cadeau de Noël
Voici un petit texte dont j'ai eu l'idée le lendemain de Noël. Une petite histoire enfantine, bien qu'assez dramatique... Bonne lecture !
Le cadeau de Noël
Jordy était un enfant gravement malade. Il avait troqué sa belle maison, où il faisait bon vivre, pour une petite chambre dans un hôpital pédiatrique destiné aux enfants gravement atteints. Sa petite vie actuelle était certes faite de chimiothérapie et de soins pour ses nombreuses complications de santé, mais aussi de loisirs et de séances de travail avec sa mère, un professeur de français qui aimait bien passer en revue tous les cours de CM2.
Ses loisirs comprenaient des jeux de cartes, de société, ou les jeux sur la tablette que lui avait offerte sa mère, les discussions qu’il entretenait avec sa mère et Maryse son infirmière, ainsi que les moments passés avec les autres petits malades de l'hôpital. Il savait très bien qu’il n’était pas comme ces enfants qu’il voyait souvent derrière les baies vitrées du rez-de-chaussée, qui mangeaient tout et n’importe quoi, couraient, jouaient, faisaient ce qu'ils désiraient, allaient où ils voulaient. Il suivait des règles de vie bien strictes et souvent routinières. Jordy avait bien conscience d’être, malgré les efforts de ses médecins, un cas entre la vie ou la mort, et cela s’appliquait aussi à tous ces enfants vivants avec lui. Certains étaient plus mal que d’autres. Il y avait des paralysés, des cancéreux… Et le personnel veillait toujours à ce que la joie remplisse l’hôpital, ainsi que les dessins joyeux, les soleils souriants collés sur les murs.
Jordy n’était pas malheureux, et cela était entièrement dû à la rassurante présence de sa mère. Cette femme, il l’aimait énormément, et elle ne manquait jamais de lui prouver son amour. Lorsqu’elle finissait au travail, elle s’empressait de venir le voir. Sa génitrice lui faisait de bons petits plats - tout d'abord jugés par le diététicien - qu’il se faisait un plaisir d’engloutir. Et les soirs, lorsqu’il fermait les yeux, il pouvait souvent compter sur le regard protecteur de cette mère qui lui transmettait le bonheur que la vie désirait lui arracher.
Néanmoins, l’enfant de neuf ans savait très bien à quel point leur si belle relation cachait la méchanceté de la nature ; tout ce monde ne tenait qu’à son souffle. Cette nuit, cette journée, ce repas ou ce sourire, pouvaient à tout instant être les derniers. Il se l’était bien mis dans le crâne. Quels que soient les effets progressifs des soignants sur sa maladie, quel que soit sa rapidité de rétablissement, la mort pesait sur lui et sur les autres personnes autour de lui. Le décès de son père à la suite de son cancer lui avait fait accepter cette réalité, et cela ne l’effrayait plus. L’enfant espérait juste vivre beaucoup plus de temps afin de rendre à sa mère la joie qu’elle méritait.
Lorsque tard la nuit, Jordy faisait semblant de dormir, il écoutait plutôt les prières chuchotées de sa maman, le son des grains de chapelet qui s’entrechoquent, les gémissements de cette femme qui craignait un quelconque retournement de situation comme il en fût pour son époux.
Un beau jour de vingt-quatre décembre, l’enfant se réveilla avec une certaine joie au cœur. C’était la veille de Noël et sa mère lui avait promis un magnifique cadeau, qui changerait de ceux qu’elle lui apportait souvent depuis son internement à l’hôpital (qui remontait à cinq mois). Il descendit alors dans la salle de jeux, escorté par Maryse, qui lui avait donné sa poche de plasma à déplacer avec lui. Le hall était plein de parents et de familles qui s’embrassaient, se câlinaient et profitaient du moment. Jordy se sentait heureux de se baigner dans cette atmosphère festive et chaleureuse. C’était l’un des moments pendant lesquels l’on ne sentait pas la pression des adultes autour d’eux, l’un des moments pendant lesquels ils ne faisaient pas semblant de sourire. Au contraire, ils jetaient leurs masques avant d’entrer et dévoilaient les véritables sentiments de reconnaissance sur leurs cœurs. C'était beau à voir, et l'enfant aurait voulu que tous les jours soient aussi inspirants et magiques.
Jordy attendit alors toute la journée l’arrivée de sa mère qui lui avait promis de passer le réveillon en sa compagnie. Cela étant, au bout d’un certain nombre d’heures, il comprit que quelque chose clochait. Non seulement elle ne l’avait pas appelé pour s’excuser du retard et lui en expliquer les raisons (un embouteillage, une charge de travail), mais non plus Maryse ou quelqu’un d’autre ne l’informait sur sa position. Le cœur lourd, il passa toute sa journée seul, à attendre derrière les vitres.
- Tata Maryse, demanda-t-il quand vint l’heure de son dîner, tu n’as pas de nouvelles de ma maman ?
Elle se raidit instantanément à l’entente de cette question, ferma les yeux un instant, et le voile de silence qui était posé sur son visage fut remplacé par un sourire ravageur.
- Mange ta nourriture, tu veux bien ? lui proposa-t-elle.
Jordy aimait ce petit don qu’il avait. Lorsque quelqu’un cherchait à lui cacher quelque chose, à lui mentir ou à masquer une émotion derrière une autre, il le ressentait immédiatement, sans un réel effort.
- Je veux parler à ma maman. Tu peux l’appeler, s’il te plaît ?
- Euh… Mange d’abord, Jordy.
Elle esquivait la discussion et Jordy commençait à se perdre dans les cachotteries des adultes. Des infirmières se mirent à défiler dans sa chambre, lui demandant s’il se sentait bien, s’asseyant à ses côtés pour lui faire des baisers sur le front. Ce qui fût d’autant plus surprenant, ce fût l’entrée inattendue de maître Charles, l’avocat de la famille, qui conseillait sa mère dans la gestion de son patrimoine. Sa famille était très riche financièrement et sa mère gérait la richesse abandonnée par son père avec l’aide de cet homme. Monsieur Charles entretenait une relation d’amitié avec ses parents et cela ne semblait pas sur le point de changer.
Son air était grave, bien trop grave, et ses yeux rougis l’effrayèrent. L’homme vêtu de noir s’assit sur le bord du lit et lui prit la main. Une foudre allait s’abattre sur sa tête dans les prochaines secondes, c’était une évidence.
- Tu sais, Jordy, commença-t-il sans saluer, nous t’aimons beaucoup, et je ne veux pas que tu te croies, ne serait-ce que quelques secondes, seul au monde. Nous sommes tous avec toi.
- Où est ma maman ? fit-il d’une voix étranglée.
Jordy sentait qu’elle était le sujet de cette discussion et commençait à avoir peur. Il tremblait sans s'en rendre compte.
- Ta maman… Ta maman t’a déjà parlé du Paradis, de cet endroit où il fait toujours bon ?
- Elle m’a dit que mon papa se repose là-bas. Où est ma maman ?
L’infirmière arrêtée juste à côté renifla, et un silence s’abattit en l’espace d’une minute, où les larmes du garçonnet se mirent à dévaler ses joues sans crier gare.
- Où est ma maman ?! reprit-il.
- Elle est partie rejoindre ton papa, Jordy. Elle est partie au paradis. Elle m’a dit de te dire qu’elle t’aime et qu’elle ne te laissera jamais tomber…
Les douleurs osseuses et articulaires qui caractérisaient si bien sa maladie s’enclenchèrent d’un coup, comme si tous ces traitements encourus n’avaient servi à rien. Un fort vertige le saisit violemment, et il s’affala sur son oreiller, soudain insensible aux paroles de Maître Charles. Sa maman était partie, sa maman était… morte ? Avant lui ? Elle l’avait abandonnée, sachant qu’ils étaient seuls au monde ! Que ferait-il maintenant qu’elle n’était plus là ? Qui lui donnerait cette joie de vivre qui le maintenait fort et résistant malgré sa maladie ? Comment ferait-il pour supporter la douleur physique infligée à son corps chaque jour ? Qui serait toujours là pour lui ?
Elle créait comme un mirage où il y avait des fleurs et des dessins sur ses pansements. La mort était partout certes, cependant, sa mère lui avait toujours semblé immortelle.
L’enfant pleura comme il ne l’avait jamais fait. Sa tristesse réveillait sa maladie, qui appuyait sur sa douleur.
*
Il se réveilla la nuit, encore sonné par la nouvelle. C’était impossible de penser qu’il ne pourrait plus jamais lui faire un câlin ou un gros bisou. Ce n’était pas possible… Il se redressa sur son lit et pleura à nouveau car, comme il l’avait si bien dit, il fallait accepter l’idée de la mort qui rode. Pourtant il ne s’était pas préparé à être orphelin si tôt.
« Je veux revoir mes parents, cria-t-il, je veux les revoir et ne plus souffrir ».
Soudain, une très vive lumière emplit la pièce. Jordy se protégea les yeux, tant cette lumière l’éblouissait. Il les plissa ensuite pour distinguer l’origine de cette lumière et aperçut, entre les rayons dorés, un homme vêtu de blanc, aux mains jointes, et au visage recouvert d’un voile de lueur blanche qui empêchait quiconque de voir ses traits.
L’enfant eût envie de crier, mais quelque chose le retenait. Sûrement la douce aura de ce mystérieux inconnu qui le remplissait de confiance.
- Jordy. Tu veux vraiment revoir tes parents ?
- Oui, répondit-il à la hâte. Mais qui êtes-vous ?
- Tu le sauras plus tard, si tu veux réellement revoir ta famille.
Sa voix était grave et en même temps douce et apaisante.
- Comment est-ce que je peux faire pour les retrouver ?!
- Suis-moi, et je te guiderai jusqu’à eux. Ceci est ton cadeau de Noël.
L’homme – qui avait la fière allure d’un ange – lui tendit la main. Jordy la prit, et le suivit dans un tunnel qui surgit de nulle part. Après seulement quelques pas, ils arrivèrent dans une magnifique prairie, où des gens et des enfants couraient, riaient et se jetaient sur les herbes et fleurs odoriférantes. Le vent levait toutes ces bonnes odeurs et frappait doucement les robes blanches qui habillaient tous ces gens. Un beau ciel bleu surplombait le paysage paradisiaque où on voyait des cascades, des ruisseaux, de petits animaux et surtout des sourires en quantité. Ils dépassèrent tous ces gens qui saluèrent Jordy. Le petit garçon était impressionné face à tant de beauté et mieux, il n’avait pas tous ces tuyaux et fils d’hôpital qui faisaient sa vie. Il était libre de ses mouvements.
- Regarde, là-bas.
L’homme indexa un couple assis sur une petite colline, un peu plus loin.
- Va les saluer.
Jordy ne réfléchit pas et courut vers eux, et lorsque la femme entendit ses pas et se retourna, Jordy étouffa un cri de surprise et de stupéfaction… Sa mère ! Elle l’observa, ravie, et se leva d’instinct pour l’accueillir dans ses bras. L’homme à ses côtés en fit de même et Jordy reconnut le visage de son géniteur, qui les avait quittés depuis trois ans…
C’était incroyable, c’était impressionnant, c’était si beau.
L’ange – car on voyait désormais une grande paire d’ailes blanches – s’avança vers la famille épanouie et posa une question à l'endroit du petit :
- Veux-tu rester ici ?
- Oui ! Avec mes parents. Ici, je ne suis pas malade, je suis libre.
- Est-ce que tu veux vraiment rester ici ?
- Oui.
- Tu ne veux plus repartir d’où tu viens ?!
- Je veux rester ici.
*
Au matin du 25 décembre, Maryse rentra dans la chambre 347 du petit Jordy. Il était calme dans son lit, encore endormi. Son visage avait une expression paisible et heureuse : un petit sourire se dessinait sur ses lèvres minces. La nuit lui avait au moins fait oublier, le temps de quelques heures, l’horreur de sa petite existence.
L’infirmière voulut alors lui caresser la joue…
... mais elle retira rapidement sa main dès qu’elle le toucha : il était froid et dur…
Son rythme cardiaque s’accéléra et un grand froid la saisit. Elle passa son index et son majeur sur la carotide de l’enfant…
Le 25 décembre se leva sur un petit enfant bien loin des souffrances de ce monde, parti trop tôt certes, mais dans une joie étonnante.

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